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Uranium issu des phosphates

Une alternative intéressante

  • Les gisements de roche phosphatée contiennent plusieurs millions de tonnes d’uranium, qui peuvent être extraites comme sous-produit de la fabrication des engrais.
  • Environ 20 000 tonnes d’uranium ont déjà été obtenues à partir de ces gisements de roche phosphatée, mais le procédé est devenu non rentable dans les années 1990.
  • La hausse des prix de l’uranium et les améliorations des procédés ont modifié la situation économique.

En plus des 6,1 millions de tonnes d’uranium présentes dans les ressources récupérables connues, il existe des quantités substantielles appartenant à ce que l’on appelle les ressources non conventionnelles. La principale ressource non conventionnelle d’uranium est la roche phosphatée, ou phosphorite. Environ 20 000 tU ont été récupérées comme sous-produit de la production de phosphates agricoles jusqu’aux années 1990, mais cette récupération est ensuite devenue non rentable. Les estimations de la quantité disponible varient entre 6 et 24 millions de tonnes d’uranium.

Lorsque l’uranium est récupéré comme sous-produit mineur des phosphates, l’approvisionnement potentiel dépend de l’économie de la production de phosphate, mais aussi du prix de l’uranium, ainsi que des avantages environnementaux liés à l’élimination de l’uranium du flux de déchets et/ou du produit final. Selon PhosEnergy, la capacité mondiale de production de pentoxyde de phosphore P₂O₅ est d’environ 50 millions de tonnes par an : 9,5 Mt en Amérique du Nord, 9,4 Mt en Afrique et 19,2 Mt en Asie. Environ 250 Mt/an de roche phosphatée sont extraites.

De 1981 à 1992, la production américaine issue des gisements de phosphate du centre de la Floride, comme sous-produit, atteignait en moyenne un peu plus de 1 000 tU par an, représentant jusqu’à 20 % de la production totale américaine. Cette production a ensuite fortement chuté et s’est arrêtée en 1998, car elle était devenue non rentable.

Cameco et Uranium Equities avaient pour objectif de mettre en place aux États-Unis une usine de démonstration utilisant un procédé amélioré — PhosEnergy — et estimaient qu’environ 7 700 tU pourraient être récupérées chaque année comme sous-produit de la production de phosphates, dont 2 300 tU/an aux États-Unis. L’étude de pré-faisabilité du procédé PhosEnergy, achevée au début de 2015, a confirmé son potentiel comme procédé à faible coût, environ 21 dollars par livre d’U₃O₈. Cependant, les coûts d’investissement, dans un marché de l’uranium faible, n’encouragent pas encore l’investissement, et les développements sont actuellement suspendus.

Production de roche phosphatée destinée aux engrais en 2024
PaysProduction — millions de tonnes
Algérie2,0
Australie2,5
Brésil5,3
Chine110,0
Égypte5,0
Inde1,6
Israël2,3
Jordanie12,0
Kazakhstan1,7
Maroc et Sahara occidental30,0
Pérou5,0
Russie14,0
Arabie saoudite9,5
Sénégal2,5
Afrique du Sud2,2
Syrie2,0
Togo1,5
Tunisie3,3
États-Unis20,0
Vietnam2,6
Autres pays5,0
Total240

Source : USGS 2024

La roche phosphatée, ou phosphorite, est une roche sédimentaire marine contenant 18 à 40 % de P₂O₅, ainsi que de l’uranium et tous ses produits de filiation radioactive, souvent entre 70 et 200 ppm U, et parfois jusqu’à 800 ppm. Le principal minéral de la roche phosphatée est l’apatite, le plus souvent la fluorapatite — Ca₅(PO₄)₃F ou Ca₁₀(PO₄)₆(F,OH)₂. Cette roche est insoluble ; elle ne peut donc pas être utilisée directement comme engrais, sauf dans des sols très acides. Elle doit donc d’abord être traitée. Ce traitement se fait généralement dans une usine d’acide phosphorique par voie humide — WPA, Wet Process Phosphoric Acid — où la roche est d’abord dissoute dans l’acide sulfurique. En général, environ 2 à 4 % de fluor sont présents. Il existe environ 400 usines utilisant ce procédé humide dans le monde, avec une capacité d’environ 50 millions de tonnes de P₂O₅ par an.

Certains gisements de phosphate — environ 4 % du total connu — sont d’origine ignée, formés par extrusion magmatique sous forme de cheminée alcaline. Le minéral principal y est l’apatite, avec parfois de la fluorapatite.

Lorsque la roche phosphatée est traitée par une quantité sous-stœchiométrique d’acide sulfurique, il se forme du superphosphate simple. Si l’on ajoute davantage d’acide sulfurique, on obtient un mélange d’acide phosphorique et de gypse, c’est-à-dire de sulfate de calcium. Après filtration du gypse, l’acide phosphorique obtenu peut être traité pour récupérer l’uranium.

La réaction de base est :

Ca₃(PO₄)₂ + 3 H₂SO₄ + 6 H₂O → 2 H₃PO₄ + 3 CaSO₄·2H₂O — réaction exothermique

Un procédé amélioré à plus haute température produit de l’hémihydrate :

CaSO₄·1/2H₂O

Les fluorures doivent être contrôlés à la fois dans les gaz et dans les effluents — HF, acide fluorosilicique — et environ la moitié du fluor se retrouve dans le gypse. Le procédé génère beaucoup de résidus solides, qui ont été éliminés avec les résidus de gypse, malgré leur radioactivité de faible niveau.

Après l’étape de précipitation du gypse, le superphosphate triple est obtenu en faisant réagir l’acide phosphorique avec une quantité supplémentaire de roche phosphatée. Sinon, différents engrais à base de phosphates d’ammonium peuvent être produits en faisant réagir l’acide phosphorique avec l’ammoniac.

L’uranium est normalement récupéré à partir de l’acide phosphorique — H₃PO₄, contenant environ 28 % de P₂O₅ — par une forme d’extraction par solvant, notée SX. Kamorphos développe une version plus simple de ce procédé.

Le procédé PhosEnergy, fondé sur l’échange d’ions — IX — représente une amélioration majeure par rapport aux anciens procédés. Il a été annoncé en 2009, avec des coûts de récupération de l’uranium estimés à 25–30 dollars par livre d’U₃O₈, contre des coûts historiques environ deux fois plus élevés. Une usine de démonstration a été construite à Adélaïde, en Australie-Méridionale, puis expédiée aux États-Unis pour fonctionner chez un producteur américain d’engrais. Elle a été mise en service en mai 2012. La campagne d’essais, comprenant quatre essais sur deux sources d’alimentation, a été réussie, avec des taux de récupération supérieurs à 92 % et un coût d’exploitation de 20–25 dollars par livre, avec une forte implication de Cameco. L’évaluation complète du projet, accompagnée d’une étude d’ingénierie, a été publiée en mars 2013. Un coût d’exploitation de 18 dollars par livre, avec un coût d’investissement de 156 millions de dollars pour une usine de base produisant 400 t/an d’U₃O₈, a été cité. Cameco a réaffirmé son engagement en souscrivant 4 millions de dollars supplémentaires. PhosEnergy, avec 25,79 %, et Cameco, avec 74,21 %, poursuivaient le développement du projet aux États-Unis via Urtek.

Le procédé PhosEnergy comprend un prétraitement d’un flux d’acide phosphorique à 27 %, qui est chargé sur un échangeur d’ions où les ions uranium sont adsorbés. L’acide phosphorique est ensuite déplacé de la colonne d’échange d’ions et renvoyé vers le flux principal du procédé, tandis que l’uranium est élué avec du carbonate d’ammonium aqueux. Dans une étape secondaire d’échange d’ions, le carbonate d’uranyle ammonium provenant de l’élution primaire est concentré et purifié, puis élué avec un mélange de sel et de bicarbonate. La récupération secondaire de l’uranium par échange d’ions est très similaire à celle utilisée dans les opérations américaines d’ISL de Cameco, ce qui crée une synergie potentielle. Le procédé atteint 95 % de récupération de l’uranium, sans production de déchets radioactifs supplémentaires, avec une amélioration de la qualité de l’acide pour l’usine principale, pour un coût d’installation additionnelle de 120 millions de dollars. L’étude de préfaisabilité de 2015 a estimé qu’une usine de phosphate de 0,44 Mt/an, capable de produire 155 tU/an, fonctionnerait à un coût de 21 dollars par livre d’U₃O₈, mais que le coût en capital resterait élevé par rapport aux usines conventionnelles d’uranium.

Une exploitation continue de l’usine de démonstration PhosEnergy sur le site d’un producteur américain de phosphate existant a eu lieu pendant dix semaines jusqu’en mai 2014, avec des récupérations régulières supérieures à 92 % à partir du flux d’acide de qualité filtration. Le produit a été expédié vers une usine de traitement d’uranium agréée dans le Wyoming, où il a été converti en produit commercialisable. Cette phase devait servir de base à une étude de faisabilité définitive — DFS, Definitive Feasibility Study — et à une installation commerciale à pleine échelle, qui aurait pu être construite et mise en service dans les trois ans suivant le lancement de la DFS.

En 2019, PhosEnergy et Cameco ont décidé de réduire les « dépenses non nécessaires liées au procédé PhosEnergy », en raison du bas niveau des prix de l’uranium.

En plus du projet PhosEnergy, Cameco était aussi impliquée de façon indépendante, par l’intermédiaire de sa filiale Nukem, avec CF Industries, dans le développement d’une installation destinée à récupérer environ 400 tU/an à partir des phosphates de Floride.

Aux États-Unis, huit usines de récupération d’uranium à partir de l’acide phosphorique ont été construites et exploitées depuis les années 1970 : six en Floride et deux en Louisiane. Des usines ont aussi été construites au Canada, en Espagne, en Belgique — pour du phosphate marocain —, en Israël et à Taïwan.

Au Brésil, où l’uranium est essentiellement un coproduit du phosphate, la coentreprise Santa Quitéria, entre l’entreprise publique Indústrias Nucleares do Brasil — INB et Galvani Phosphates, a pour client principal Eletrobras, propriétaire de l’opérateur nucléaire national Eletronuclear. Ce projet, fondé sur les mines de Santa Quitéria et d’Itataia, doit produire à la fois du concentré d’uranium et du phosphate diammonique — DAP — dans un procédé intégré unique. La mine devait produire 970 tU/an à partir de 2015, puis monter à 1 270 tU/an en 2017, comme sous-produit ou coproduit du phosphate. Les réserves sont de 76 000 tU à 0,08 % U, tandis que les ressources sont indiquées à 140 000 tU à Santa Quitéria et 80 000 tU à Itataia, avec une teneur de 0,054 % U dans le P₂O₅.

Le Maroc possède de très loin les plus grandes ressources connues d’uranium dans la roche phosphatée.

L’intérêt économique de récupérer l’uranium à partir des flux d’acide phosphorique WPA réside à la fois dans la valeur de l’uranium et dans la réduction des exigences réglementaires relatives à l’élimination des déchets radioactifs de faible activité provenant du procédé WPA. Les coûts estimés de production d’uranium placeraient le nouveau procédé dans le quartile inférieur des nouveaux projets de production d’uranium.

États-Unis

Le pays possède des réserves de 1 400 Mt de phosphates contenant environ 170 000 tU. Avec une production de 9,6 Mt/an de P₂O₅, cela permettrait d’obtenir 2 300 à 2 680 tU/an comme sous-produit. Nukem et CF Industries prévoyaient une opération de récupération d’uranium de 430 tU/an à l’usine de CF à Plant City.

Jordanie

Le pays possède des réserves de 1 500 Mt de phosphates contenant jusqu’à 140 000 tU. Avec une production de 676 000 t/an de P₂O₅, le potentiel d’uranium est de 135 tU/an. Le gouvernement lance un appel d’offres pour développer les phosphorites de Qatrana, contenant 52 Mt de phosphate et 22 000 tU, avec du vanadium.

Maroc

Le pays possède des réserves de 50 milliards de tonnes de phosphates contenant environ 6,9 MtU. Avec une production de 4,8 Mt/an de P₂O₅, cela donnerait 960 tU/an comme sous-produit. Une production de 1 900 tU/an était envisagée à partir de 2017.

Égypte

Le pays possède des réserves de 100 Mt de phosphates contenant environ 40 000 tU, avec des teneurs de 50 à 200 ppm U.

Tunisie

Le pays possède des réserves de 100 Mt de phosphates contenant environ 50 000 tU. Avec une production de 1,6 Mt/an de P₂O₅, cela donnerait 265 tU/an comme sous-produit.

République centrafricaine

Le gisement de Bakouma d’Areva possède des ressources inférées de 36 475 tU à 0,02 %, rapportées à la fin de 2013, dans un gisement continental de phosphate atteignant jusqu’à 1,27 % U.

Inde

Une usine commerciale d’extraction d’uranium, destinée à récupérer l’uranium à partir d’acide phosphorique de qualité engrais, est en cours d’installation à Paradeep, dans l’Odisha, au sein du complexe d’engrais phosphatés de l’Indian Farmers Fertiliser Cooperative Limited — IFFCO. Un second projet d’extraction d’uranium et d’autres éléments de terres rares à partir d’acide phosphorique par voie humide — WPA — est prévu pour Paradeep Phosphates Limited — PPL, une entreprise d’engrais privatisée. Le gouvernement a déclaré l’usine proposée de récupération de matières raresRMR, Rare Material Recovery — comme stratégique.

Nouvelle-Zélande

Il existait une proposition visant à extraire du phosphate du fond marin sur le Chatham Rise, au large de la côte est de l’île du Sud. Les phosphates contiennent en moyenne 240 ppm d’uranium. Ils auraient été dragués puis traités à terre à un rythme d’environ 1,5 million de tonnes par an pendant environ 35 ans. En février 2015, l’autorité néo-zélandaise de protection de l’environnement a refusé l’autorisation du projet Chatham Rock Phosphate Ltd.

Notes et références

Notes

a. Le procédé PhosEnergy était développé par Uranium Equities Limited — UEQ par l’intermédiaire d’une société enregistrée aux États-Unis, Urtek LLC. Cameco a obtenu des droits lui permettant d’acquérir jusqu’à 73 % d’intérêt dans la technologie, et a initialement versé 12,5 millions de dollars sur les 16,5 millions de dollars nécessaires pour cela à UEQ, ainsi que 4,5 millions de dollars supplémentaires pour les 10 % détenus par le fondateur.

UEQ a ensuite accepté de payer à Cameco une part de ces 10 %, afin de conserver 27 % des droits sur le procédé. Cameco a versé 4 millions de dollars supplémentaires en mars 2013 pour atteindre une participation de 73 %.

À la fin de 2019, Cameco détenait 74,21 % d’Urtek, et PhosEnergy 25,79 %.

Sur la base de sa participation antérieure de 70 %, Cameco a accepté de fournir un financement couvrant au minimum 50 % de la part d’UEQ dans les dépenses d’investissement nécessaires à la construction de la première usine commerciale, remboursable sur les bénéfices.

Cameco et UEQ recherchent des accords commerciaux avec des producteurs de phosphate, dans lesquels le procédé fournirait une solution technique pour la récupération de l’uranium à partir des phosphates. Le capital nécessaire pour installer le procédé serait fourni en échange d’un accord d’achat de la production future de l’installation.

Références

1. National Minerals Information Center, U.S. Geological Survey, statistiques et informations sur la roche phosphatée, Annuaire des minéraux — roche phosphatée 2024.

Sources générales

Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Recovery of Uranium from Phosphate Ores, IAEA-TECDOC-2086, Vienne, International Atomic Energy Agency, 2025. DOI : https://doi.org/10.61092/iaea.2at3-fndo

Guzman, ETR et al., Uranium in Phosphate Rock and Derivatives [L’uranium dans la roche phosphatée et ses dérivés], 1995.

WISE, Uranium recovery from phosphates. https://www.wise-uranium.org/purec.html

PhosEnergy, site web officiel.

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Production d’acide phosphorique — Introduction

Sommaire

  1. Chimie du procédé par voie humide
  2. Chaleur dégagée par la réaction
  3. Types de procédés par voie humide

L’acide phosphorique est devenu la source la plus importante pour la production d’engrais phosphatés. La production mondiale d’acide phosphorique était de 86 millions de tonnes en 2020, dont environ 90 % sont utilisées pour produire des engrais, principalement des phosphates d’ammonium tels que le DAP et le MAP.

Il existe deux grands types de procédés pour la production d’acide phosphorique : les procédés thermiques et les procédés par voie humide. Les procédés thermiques comprennent le procédé au haut fourneau et le procédé au four électrique. Le procédé au haut fourneau n’est plus utilisé commercialement depuis 1938. Le procédé au four électrique est largement utilisé pour produire du phosphore élémentaire, dont la majeure partie est ensuite convertie en acide phosphorique destiné à des usages non fertilisants. Comme il est peu probable que les procédés thermiques deviennent compétitifs pour produire de l’acide phosphorique destiné aux engrais, sauf éventuellement dans des circonstances particulières, ces procédés ne seront décrits que brièvement.

Les procédés par voie humide peuvent être classés selon l’acide utilisé pour décomposer la roche phosphatée. L’acide sulfurique, l’acide nitrique et l’acide chlorhydrique sont utilisés dans des procédés commerciaux. Les procédés utilisant l’acide chlorhydrique ne sont pas toujours compétitifs pour les applications fertilisantes, sauf dans certaines conditions spécifiques. Les procédés utilisant l’acide sulfurique constituent de loin la méthode la plus courante de production d’acide phosphorique destiné aux engrais, et parfois à d’autres usages. Le cadre de cette ressource ne permet pas de présenter en détail l’ensemble des procédés de production. Pour plus d’informations, le lecteur pourra consulter l’ouvrage Phosphoric Acid, édité par A. V. Slack [2], ainsi que les autres références citées plus bas.

Chimie du procédé par voie humide

La réaction chimique principale du procédé par voie humide à l’acide sulfurique peut être représentée par l’équation suivante, en utilisant la fluoroapatite pure pour représenter la roche phosphatée :

n = 0, 1/2 ou 2, selon la forme hydratée sous laquelle le sulfate de calcium cristallise.

La réaction représente le résultat net de deux étapes. Dans la première étape, l’acide phosphorique réagit avec l’apatite pour former du phosphate monocalcique. Dans la seconde étape, le phosphate monocalcique réagit avec l’acide sulfurique pour former de l’acide phosphorique et du sulfate de calcium. Ces deux étapes ne nécessitent pas nécessairement deux réacteurs distincts ; elles se déroulent généralement simultanément dans un seul réacteur.

La roche phosphatée contient de nombreuses impuretés, à la fois dans l’apatite elle-même et dans des minéraux accessoires. De plus, à mesure que les réserves de roche phosphatée sont exploitées, la qualité du minerai restant diminue. Ces impuretés participent à de nombreuses réactions secondaires.

La plupart des roches phosphatées présentent un rapport CaO/P₂O₅ supérieur à celui de la fluoroapatite pure. L’excès de CaO consomme davantage d’acide sulfurique et forme davantage de sulfate de calcium. Le HF formé par la réaction réagit avec la silice et avec d’autres impuretés, notamment Na, K, Mg et Al, pour former des fluosilicates et d’autres composés plus complexes. Une quantité variable de fluor est volatilisée sous forme de SiF₄, de HF, ou des deux. La quantité volatilisée et la forme chimique dépendent de la composition de la roche phosphatée et des conditions opératoires du procédé.

En raison des réactions secondaires, de nombreux composés d’impuretés, parfois très complexes, sont formés. Pour une discussion complète sur la nature des impuretés, voir Phosphoric Acid de A. V. Slack [2].

Chaleur dégagée par la réaction

La réaction impliquée dans la production d’acide phosphorique à partir de fluoroapatite et d’acide sulfurique par le procédé dihydrate peut être représentée par l’équation suivante :

La chaleur de réaction peut être calculée à partir des enthalpies de formation des réactifs et des produits (Table 1) [3,4,5]. La chaleur de réaction ainsi calculée est de 256,94 kcal/mol d’apatite, ce qui équivaut à 255 kcal/kg d’apatite, ou environ 600 kcal/kg de P₂O₅.

La chaleur nécessaire pour élever la température du gypse, dont la capacité calorifique est Cp = 0,272, et de l’acide phosphorique à 30 % de P₂O₅, dont la capacité calorifique est Cp = 0,703, de 25 °C à 82 °C, est calculée à 197 kcal/kg de P₂O₅. Ainsi, environ 403 kcal/kg de P₂O₅ restent à dissiper, et la plupart des procédés prévoient un moyen d’évacuer cet excès de chaleur.

En pratique, une partie de la chaleur est perdue par convection et par conduction. Inversement, une certaine quantité de chaleur peut être introduite par l’utilisation d’eau de lavage chauffée ; si l’eau de lavage n’est pas chauffée, une partie de la chaleur contenue dans le gypse est transférée à l’acide faible recyclé, puis renvoyée vers la réaction.

Une chaleur supplémentaire sera produite par la réaction de l’acide sulfurique excédentaire avec les impuretés présentes dans la roche. La plupart des roches phosphatées contiennent 10 à 20 % de calcium en plus par rapport à la quantité nécessaire pour former de la fluoroapatite pure avec le phosphore contenu dans la roche. Cet excès peut résulter de la substitution du phosphate par le carbonate dans l’apatite, de la présence de calcite, ou des deux. La réaction de cette quantité de calcium avec l’acide sulfurique pour former du gypse peut augmenter la chaleur nette de réaction par kilogramme de P₂O₅ d’environ 11 à 16 %.

Le fluorure d’hydrogène est indiqué comme produit de réaction dans la première équation. Il réagit avec la silice présente comme impureté dans la roche phosphatée pour former de l’acide fluosilicique, lequel forme à son tour des fluosilicates et d’autres composés avec les impuretés de la roche. L’effet thermique de ces réactions est négligeable.

La chaleur nette de réaction est influencée de manière appréciable par la concentration de l’acide sulfurique utilisé. Si les conditions sont telles que le sulfate de calcium cristallise sous forme d’anhydrite ou d’hémihydrate plutôt que sous forme de gypse, l’excès de chaleur à dissiper est inférieur d’environ 100 kcal/kg de P₂O₅ aux valeurs indiquées précédemment.

Types de procédés par voie humide

Les procédés commerciaux par voie humide peuvent être classés selon la forme hydratée sous laquelle le sulfate de calcium cristallise :

Anhydrite — CaSO₄

Hémihydrate — CaSO₄·0,5H₂O

Dihydrate — CaSO₄·2H₂O

La forme hydratée est principalement contrôlée par la température et par la concentration en acide, comme l’indique la figure 1. Ce graphique ne donne toutefois qu’une approximation des caractéristiques de production, car la concentration en excès d’acide sulfurique et les impuretés exercent également une influence.

À l’heure actuelle, le procédé anhydrite n’est pas utilisé commercialement, principalement parce que la température de réaction requise est suffisamment élevée pour provoquer de graves difficultés de corrosion. Les procédés utilisés industriellement sont présentés dans le tableau 3.

Depuis le début, les procédés dihydrate simples ont été de loin les plus répandus dans le monde, car ils sont relativement simples et peuvent s’adapter à une large gamme de qualités et de types de roches phosphatées.

Les procédés hémihydrate présentent l’avantage important de produire un acide phosphorique à concentration relativement élevée sans recourir à une étape de concentration. Il existe également un certain intérêt pour les procédés à deux étapes, qui augmentent le taux de récupération du P₂O₅.

Ces procédés impliquent une cristallisation sous forme hémihydrate suivie d’une recristallisation sous forme dihydrate, ou inversement, avec ou sans séparation intermédiaire par filtration ou centrifugation.

Les différents types de procédés par voie humide peuvent être catégorisés selon les critères suivants :

  • la forme du cristal de gypse produit ;
  • le nombre d’étapes de cristallisation et de filtration : simple ou double ;
  • l’efficacité relative du procédé ;
  • la concentration de l’acide produit.

La catégorisation qui en résulte, avec les caractéristiques de chaque type de procédé, est présentée dans le tableau 4.

Références

2. Phosphoric Acid, 1968, A. V. Slack (dir.), Marcel Dekker, Inc., New York, NY, États-Unis.

3. Farr, Thad D., et Kelly L. Elmore, 1962, « System CaO–P₂O₅–HF–H₂O: Thermodynamic Properties », Journal of Physical Chemistry, 66(2), p. 315–318.

4. Rossini, Frederick D., et al., 1952, « Selected Values of Chemical Thermodynamic Properties », National Bureau of Standards, Circular No. 500, U.S. Department of Commerce, Washington, D.C., États-Unis.

5. Egan, E. P., Jr., et B. B. Luff, 1961, « Heat of Solution of Orthophosphoric Acid », Journal of Physical Chemistry, 65(3), p. 523–526.

6. Kelly, K. K., 1934, « Contributions to the Data on Theoretical Metallurgy. I. High-Temperature Specific-Heat Equations for Inorganic Substances », Bureau of Mines Bulletin 371, U.S. Department of Commerce, U.S. Government Printing Office, Washington, D.C., États-Unis.

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Chine. Routes de la soie. Le Monopoly de Xi Jinping

(Les informations de cet article datent d’octobre 2020)

Ravie de vous retrouver.

Cette photo fut à l’époque beaucoup médiatisée. En avril 2017, pour la 1re fois, un train de marchandises relie Londres à Yiwu, en Chine. Un voyage de 12 000 km en 3 semaines et le message de Pékin : le projet des nouvelles routes de la soie, outre les infrastructures de transport, les crédits, le business, c’est aussi un nouveau type de relations internationales qui passe par le développement des échanges entre les hommes et doit profiter au monde entier.

Faisons un état des lieux du projet chinois des routes de la soie, qui va bien au-delà de l’objectif premier de connecter l’Asie à l’Europe. Aujourd’hui, Pékin fait des deals avec le monde entier. Du rachat du port d’Athènes au métro éthiopien d’Addis-Abeba, la Chine place des pions sur tous les continents avec un objectif : réinventer une nouvelle forme de mondialisation où Pékin est au centre et impose son modèle. Mais ce projet a aussi ses limites. Sans plus attendre, commençons à nous déplacer sur le grand Monopoly de Xi Jinping.

Les nouvelles routes de la soie revendiquent l’héritage historique des anciennes voies commerciales qui, dès le 2e millénaire avant notre ère, partaient de l’empire du Milieu vers l’Orient et l’Europe pour acheminer les trésors chinois, dont la soie. Traduit en anglais par « Belt and Road Initiative », ce projet est donc un ambitieux programme de modernisation des infrastructures existantes, routières et ferroviaires, à travers l’Asie Centrale, la Russie et le Moyen-Orient.

Ces dernières années, des liaisons ferroviaires hebdomadaires relient la Chine à l’Europe jusqu’à la Grande-Bretagne, de Wuhan à Londres en passant par Duisbourg. Le trajet dure 15 jours, soit moitié moins que par la mer.

Ces routes est-ouest permettent à la Chine de commercialiser ses productions et d’implanter le long de leurs tracés d’importantes infrastructures industrielles et de centrales énergétiques.

Par exemple, la ville de Khorgos, à la frontière sino-kazakhe, inclut un port sec intégré et une zone économique spéciale.

L’implantation de ces infrastructures est souvent une des conditions de la rénovation des voies de transport. Elle ouvre à la Chine de nouveaux débouchés pour ses énormes capacités de production que ne lui offre plus son marché intérieur, notamment pour l’acier, le ciment ou l’aluminium.

Cette stratégie, le gouvernement de Xi Jinping ne l’applique pas qu’à l’axe est-ouest. Il l’applique également en Asie, ce qu’on va voir maintenant.

Au Pakistan, la modernisation de la Karakoram Highway, qui culmine à 4 800 m, s’accompagne d’implantations de centrales électriques et d’un projet de voie ferrée. Dans ce couloir sino-pakistanais qui relie la ville de Kashgar, dans la province du Xinjiang, au port de Gwadar, au Pakistan, l’enjeu est de renforcer la coopération sino-pakistanaise dans les domaines clés du transport et de l’énergie, et d’offrir à la Chine un accès sur la mer d’Arabie.

L’amélioration de la connectivité entre les routes maritimes, sur lesquelles nous reviendrons, et la Chine, justifie également les travaux entrepris au sein des deux autres couloirs terrestres de la région : celui qui doit relier le Yunnan à Singapour à travers le Laos, la Thaïlande et la Malaisie, et celui qui doit relier la ville de Kunming au port birman de Kyaukpyu sur le golfe du Bengale.

Une voie ferrée devrait s’ajouter aux oléoducs et aux gazoducs en service entre les deux villes depuis 2013. Ces équipements permettent d’acheminer près de 22 millions de barils de pétrole et 12 milliards de mètres cubes de gaz par an vers la Chine.

Europe, Asie, le grand projet chinois des routes de la soie se développe de la même manière en Afrique, on va le voir maintenant.

Riche en matières premières, le continent africain intéresse grandement Pékin qui investit massivement dans certains pays, et construit des voies ferrées, notamment entre Djibouti et Addis-Abeba et entre Mombassa et Nairobi.

Nous venons de voir le volet investissement terrestre des routes de la soie. Nous allons voir à présent comment cette stratégie de contrôle par l’investissement s’applique aussi le long des routes maritimes.

C’est notamment le cas le long de la principale route entre la Chine et l’Europe, qui traverse l’océan Indien, la mer Rouge et la mer Méditerranée. Pékin a pris des intérêts importants dans les infrastructures portuaires par le biais des sociétés China Merchants Group et Cosco.

En Europe, on se souvient de l’émotion provoquée par l’acquisition via Cosco de 51% des parts du port grec du Pirée, en 2016. Une opération financière colossale : 368 millions d’euros qui permettaient à l’époque à Athènes d’éponger sa dette publique. Le Pirée qui n’est pas le seul port européen, désormais, administré par la Chine. Bilbao, Valence, Savone, Zeebruges, sont aussi sous le contrôle de Cosco.

Le long des autres axes maritimes, Pékin n’est pas en reste. Notamment le long des côtes de l’océan Pacifique. Pékin a investi dans plusieurs pays considérés comme le jardin des États-Unis, et prend peu à peu le contrôle de ports importants, comme celui de Chancay au Pérou.

Et puis, fonte des glaces aidant, Xi Jinping table également sur l’ouverture de la voie arctique. Permettant de gagner jusqu’à 40% de temps de trajet, cette route n’est encore accessible que quelques mois de l’année. Pékin investit déjà au Groenland, dont la position deviendrait stratégique sur ce nouvel axe.

Il apparaît d’après les données que l’on est bien loin, désormais, des anciennes routes de la soie. L’Afrique et l’Amérique latine, d’abord marginales dans le projet, tiennent aujourd’hui une place importante dans le Monopoly chinois qui se joue désormais à l’échelle de l’ensemble du monde.

À ces projets matériels des routes de la soie, les chemins de fer, les ports, les canaux et autres infrastructures, s’ajoute la coopération immatérielle avec notamment ce qu’on appelle le « soft power », dont on parlera. On va d’abord s’intéresser au volet financier des routes de la soie qui placent, de fait, sous dépendance chinoise ces pays qui bénéficient des crédits de Pékin.

Aujourd’hui, ils sont 138 pays à avoir rejoint les nouvelles routes de la soie via divers accords bilatéraux. Les fonds nécessaires à la mise en oeuvre du grand projet chinois donnent le vertige. Officiellement, la Chine compte y investir plus de 1 000 milliards de dollars sur 10 ans.

Mais ces financements se font par le biais de prêts et non pas de dons. Or les prêts octroyés par la Chine, à travers les banques chinoises, mettent les pays contractants dans une relation de dépendance à l’égard de la Chine, ce qui pousse à relativiser la philosophie gagnant-gagnant mise en avant par Xi Jinping.

Ainsi, la Thaïlande, en 2016, a renoncé à l’offre chinoise de financement de la voie ferrée reliant sa frontière nord-est à Bangkok, le deal étant jugé trop défavorable aux Thaïlandais. De même, la Tanzanie bloque depuis 2 ans les travaux du port de Bagamoyo. Elle a dressé un ultimatum à Pékin lui intimant d’accepter ses conditions ou de quitter le pays.

D’autres critiques sont formulées : le fait que le recours fréquent à de la main-d’oeuvre chinoise importée limite les créations d’emplois locales. Un argument valable au Pakistan où, dans le port de Gwadar, la moitié de la main-d’oeuvre était chinoise. Mais pas en Ethiopie où la Chine a employé 5 000 ouvriers éthiopiens pour la construction de la voie ferrée reliant Addis-Abeba à Djibouti.

On reproche également à la Chine d’avoir imposé certains projets surdimensionnés ou sans pertinence pour les pays concernés. C’est le cas de la voie express Kampala-Antebbe en Ouganda, dont les 500 millions de dollars auraient sans doute pu être utilisés de manière plus utile à l’économie locale. Ou encore la voie ferrée traversant le Laos, dont la construction aurait coûté 6 milliards de dollars, soit plus du tiers du PIB du pays, alors que, très probablement, y transiteront essentiellement des matières premières à destination de la Chine.

Et sur le volet environnemental, les tracés des nouvelles routes de la soie affecteraient 265 espèces menacées comme les antilopes, les tigres et les pandas géants.

Les centrales hydroélectriques, comme sur le Mékong, entraîneraient des dommages inestimables pour les ressources halieutiques. Sans parler des projets de déforestation, comme à Bornéo, qui entraîneraient des risques de glissements de terrains et inondations notamment.

Selon l’Institute of International Finance, 85% des projets des routes de la soie sont à l’origine de fortes émissions de gaz à effet de serre.

Alors, pour redorer son blason, la Chine a recours à des actions qui relèvent du « soft power » : en Europe, la Chine implante dans de nombreux pays des centres Confucius qui diffusent la langue et la culture chinoise. La Chine a aussi investi dans des équipes de football.

La Chine est de plus en plus présente dans les organisations internationales comme l’Organisation Mondiale de la Santé dont elle pourrait devenir le premier État contributeur si les États-Unis confirmaient le retrait voulu par Donald Trump. (Les informations de cet article datent d’octobre 2020)

Voilà pour cet état des lieux des routes de la soie, projet phare de la Chine du XXIe siècle qui place ses pions sur tous les continents et dans tous les domaines. Sauf qu’aujourd’hui, Xi Jinping rencontre des difficultés. Pékin, pour la 1re fois depuis des décennies, a renoncé à se fixer un objectif de croissance en 2020, reconnaissant que le redémarrage de son économie après la crise du coronavirus sera un processus lent et difficile.

Pour cet article, on s’est appuyé sur cet ouvrage dirigé par F. Lasserre: Les Nouvelles Routes de la Soie. (Disponible dans la bibliothèque de ce site).

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Électrification de l’Afrique : quelle(s) énergie(s) ?

Ravi de vous retrouver pour cet article.

Cette photo prise en Afrique montre un équipement très courant là-bas : des panneaux solaires associés à une batterie. Ces kits permettent à des habitants de villages non reliés au réseau électrique de s’éclairer, charger leurs téléphones, aller sur Internet…

Pour les plus optimistes, l’abyssal chantier de l’électrification du continent africain pourrait être résolu par la théorie dite du « saute-mouton » : l’Afrique passerait à l’étape des énergies renouvelables, sans passer par celle des lignes électriques. D’ici là, les inégalités d’accès à l’électricité restent flagrantes. Regardez comment!

La nuit en Afrique, les lumières de la ville ne scintillent pas pour tous. Regardons ces images de la NASA qui montrent les lumières artificielles la nuit. L’Afrique est le continent le moins électrifié de la planète.

Les populations d’Afrique du Nord sont presque toutes reliées à un réseau national, mais en Afrique subsaharienne, sauf en Afrique du Sud, la moitié de la population n’a accès à aucun service électrique.

Un sous-équipement d’autant plus frappant que d’autres réseaux se sont développés très rapidement, comme la téléphonie mobile: 80% de la population est équipée.

Le nombre de foyers possédant l’électricité a largement augmenté entre 1990 et aujourd’hui, mais il reste encore nettement inférieur à la moyenne mondiale. Seuls 45% des foyers éthiopiens possèdent l’électricité. 35% en Somalie, ou 11% au Burundi où seulement 2 villes, Bujumbura et Gitega, sont pourvues d’un réseau municipal.

La consommation électrique est en moyenne de 500 kWh par personne en Afrique subsaharienne, alors qu’elle atteint 4 000 kWh en Chine, 6 000 en Europe, 13 000 aux Etats-Unis, et 15 000 au Canada ou au Qatar.

Or, l’accès à l’énergie électrique est fortement corrélé au développement économique. On voit ici que les pays les moins électrifiés sont aussi ceux où les populations en situation d’extrême pauvreté sont les plus nombreuses. Cette corrélation s’explique par l’alimentation nécessaire au fonctionnement des machines de production, mais aussi par la capacité à s’éclairer après le coucher du soleil, et donc à augmenter le temps consacré aux activités productives. L’accès à l’électricité permet également le fonctionnement des centres de soins, le respect de la chaîne du froid. Il facilite enfin l’accès à l’information et l’éducation, et simplifie la vie ménagère.

Quant aux capacités de production électrique, les pays d’Afrique du Nord et d’Afrique australe ont des capacités de production proches des moyennes mondiales, basées surtout sur les énergies fossiles, et pour une petite part sur le nucléaire en Afrique du Sud. Les autres pays de l’Afrique subsaharienne ont des capacités plus limitées et dépendent davantage de l’hydroélectricité.

Si l’on exclut le cas sud-africain, 80 gigawatts peuvent être produits par les centrales subsahariennes, pour un milliard d’habitants, alors que la France, par exemple, a une capacité maximale de 130 GW pour 67 millions d’habitants.

Comme l’illustre cette photo, la situation énergétique de l’Afrique subsaharienne reflète la difficulté des Etats post-coloniaux à porter de grands projets d’aménagement du territoire.

Les réseaux électriques, principaux et secondaires, se sont focalisés sur les capitales, centres névralgiques des nouveaux pouvoirs, au détriment des zones rurales. L’immensité des territoires de la zone sahélienne et d’Afrique centrale rend, qui plus est, très coûteux le maillage du territoire. Alors que 63% des Africains vivent en dehors des villes, moins de 10% du territoire est couvert par les réseaux de distribution.

Dans les grandes agglomérations, l’extension des réseaux est facilitée mais est moins rapide que l’accroissement de la population. Dans les bidonvilles des grandes villes d’Afrique subsaharienne, moins de 10% de la population dispose d’un raccordement au réseau électrique.

Cette pénurie énergétique est accentuée par de nombreuses coupures de courant. Plus de 25 par mois au Nigeria.

Pour pallier le déficit des réseaux nationaux, ce sont souvent des solutions individuelles qui prévalent. Plus de la moitié des ménages nigérians possèdent un groupe électrogène. Ils fourniraient à eux seuls plus de 10 GW contre 6 GW disponibles via le réseau centralisé. C’est un cercle vicieux qui se met en place. Les populations se détournent des réseaux nationaux existants. Les factures impayées et les raccordements sauvages aggravent d’autant le déficit des entreprises électriques qui peinent à investir pour l’entretien et le développement du réseau.

Dans la zone subsaharienne, seuls les Seychelles et l’Ouganda parviennent à l’équilibre financier de leurs compagnies électriques. La moitié des pays de la zone couvrent à peine leurs frais de fonctionnement. Et les autres, leurs compagnies électriques sont en déficit. Paradoxe : les populations qui ne sont pas raccordées aux réseaux nationaux dépensent souvent plus d’argent pour leur énergie que les populations raccordées, du fait de l’achat de kérosène ou de piles.

La situation électrique de l’Afrique illustre bien le dilemme entre des projets pharaoniques portés par les Etats et qui peinent à se concrétiser, et des solutions alternatives individuelles qui se déploient rapidement. Et il existe plusieurs scénarios. Nucléaire, hydroélectricité, énergie solaire, les ressources ne manquent pas.

Commençons par parler de l’énergie nucléaire. L’Afrique du Sud est le seul pays à posséder des réacteurs sur le continent. Mais le Ghana, le Kenya, le Niger, le Nigeria et le Soudan ont tous fait part à l’Agence internationale de l’énergie atomique de leur volonté de développer l’énergie nucléaire, et envisagent de signer des accords avec des entreprises chinoises, russes, canadiennes, françaises, coréennes. Malgré les risques liés au nucléaire, cette énergie est d’autant plus attractive que l’Afrique possède près de 20% des réserves mondiales d’uranium, principalement situées en Afrique du Sud, en Namibie et au Niger.

L’hydroélectricité représente aussi un potentiel énergétique colossal. Le Nil, le Congo, le lac Tchad et ses affluents, et le fleuve Niger sont les 4 grands bassins hydrologiques de l’Afrique. Les cours d’eau pourraient produire 1 800 térawatts-heure chaque année, selon l’Agence internationale de l’énergie, et couvrir à eux seuls la plupart des besoins du continent.

En République démocratique du Congo, dont 99% de l’électricité provient de barrages existants, le projet Inga prévoit d’ajouter aux centrales déjà existantes un nouveau barrage d’une capacité de 42 GW, le Grand Inga, ce qui en ferait le générateur hydroélectrique le plus puissant au monde. Il pourrait fournir de l’électricité jusqu’en Egypte, en Namibie et en Afrique du Sud. Mais le lancement de ce projet pharaonique qui reviendrait à 80 milliards de dollars est constamment retardé. Aux problèmes techniques s’ajoute l’instabilité politique de la RDC qui décourage les investissements étrangers.

En Ethiopie, le remplissage du barrage Renaissance, sur le Nil bleu, a, lui, déjà commencé. Cela engendre de vives tensions avec l’Egypte, en aval, dont l’agriculture dépend des eaux du Nil. L’Egypte exige que le réservoir soit rempli très progressivement, sur 12 ans, alors que l’Ethiopie, elle, souhaite exploiter au plus tôt ses pleines capacités et le remplir en 4 ans pour qu’il fournisse de l’électricité à 50 millions d’Ethiopiens.

Et c’est bien sûr l’énergie solaire qui présente le potentiel le plus considérable et est encore très largement sous-exploité. La région subsaharienne est parmi les plus irradiées au monde. La plupart des pays de la région a une capacité supérieure à 2000kWh/m2/an, soit presque 2 fois plus que l’Allemagne. Or le parc photovoltaïque allemand a une capacité de 49 GW contre seulement 4,5 pour l’Afrique subsaharienne.

De grands projets de centrales photovoltaïques sont à l’étude ou déjà en service, comme celle de Garissa au Kenya. Mais là encore, le déploiement de l’énergie solaire centralisée est limité par la capacité des réseaux à distribuer l’électricité produite. Le solaire et l’éolien représentent seulement 2% du mix électrique de la région.

Pour les énergies renouvelables aussi, des solutions locales ou individuelles suppléent les faiblesses des infrastructures nationales et continentales. Ainsi, le marché des kits solaires se développe rapidement dans les zones rurales. Ces systèmes individuels permettent d’alimenter de petits appareils électriques. Via un téléphone portable, le client achète des « jours lumière », et rembourse progressivement l’achat du matériel selon un principe de leasing. Au Kenya, un million de ces kits ont été vendus au 2d semestre 2019, et en Ethiopie, plus de 700 000.

Vous le voyez sur cette carte proposée par l’Agence internationale de l’énergie, 3 axes se profilent donc pour électrifier l’Afrique subsaharienne:

  • en bleu, l’extension des réseaux centralisés vers des zones urbaines et de productions industrielles,
  • en orange, des mini-réseaux autonomes alimentés par des petites centrales,
  • et en vert, des générateurs individuels pour les populations les plus isolées.

Cette dernière décennie, les bonnes volontés pour électrifier l’Afrique n’ont pas manqué. On rappellera l’objectif de développement durable numéro 7 de l’ONU qui vise l’accès universel à une électricité durable et abordable d’ici à 2030. Il est certain que le marché africain du solaire photovoltaïque a de beaux jours devant lui et que les investissements s’y font à un rythme effréné. Si on ne peut nier que l’électrification du continent progresse, ces progrès sont lents, et l’Afrique subsaharienne semble rester inexorablement dans l’ombre.

« Gestion des déchets et production d’électricité en Afrique », c’est le titre d’une étude de l’IFRI, à retrouver sur le site de l’IFRI.

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La France, entre puissance et peur du déclin

Merci d’être sur cette page. Nous démarrons cet article à Paris, sur les Champs-Elysées, avec la photo du défilé militaire du 14 juillet, ou comment la célébration de la prise de la Bastille en 1789 est progressivement devenue fête militaire, notamment à partir de 1880, le président de l’époque, Jules Grévy, souhaitant mettre en scène le redressement de la France après sa défaite contre l’Allemagne.

« La France ne peut être la France sans la grandeur », a écrit le général de Gaulle dans ses « Mémoires de guerre ». Cette grandeur française est un thème récurrent dans les discours des candidats à l’élection présidentielle, et la figure du Général est souvent invoquée.

Nous avons donc voulu évaluer la juste place de la France dans le monde du XXIe siècle. Economie, militaire, diplomatie, « hard », « gold » et « soft power » : voici la France, entre puissance et peur du déclin.

Depuis la fin de la 2de Guerre mondiale, la France est parvenue à maintenir son rang sur la scène internationale. Elle est l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, comme les USA, la Chine, la Russie et le Royaume-Uni.

Comme ses 4 partenaires, elle dispose de l’arme nucléaire, d’où une place prépondérante dans la géopolitique mondiale, même si, avec 67 millions d’habitants, la France pèse peu face au 1,4 milliard de Chinois ou face aux 332 millions d’Américains.

Si l’on regarde le PIB à présent, la France est également loin derrière les Etats-Unis ou la Chine, mais elle se classe tout de même en 7e place, derrière l’Allemagne, 4e, le Royaume-Uni et l’Inde.

La France, c’est aussi une économie qui continue d’attirer, avec dans le top 5 des pays investisseurs: les Etats-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et les Pays-Bas.

Autre caractéristique de l’économie française, sa dette. La dette publique française a atteint 115% du PIB en 2020, là où l’Allemagne est parvenue à rester sous la barre des 70%.

Berlin fait également mieux que Paris en termes de balance commerciale. La France a accusé en 2020 un déficit de 64,7 milliards d’euros, là où l’Allemagne est parvenue à un excédent de 183,2 milliards. Un déficit commercial qui s’accumule depuis 20 ans, et qui s’explique en partie par le recul du secteur industriel, qui est passé de 17,5% du PIB en 1995 à seulement 11% en 2019.

La France reste pourtant une puissance industrielle dans des secteurs clés comme l’automobile, l’agroalimentaire, le BTP, l’aéronautique, avec Airbus, ou encore l’énergie.

Avec ses 56 réacteurs en activité, la France est ainsi une grande puissance nucléaire civile. Cette dynamique industrielle hexagonale s’appuie sur les 54 pôles de compétitivité lancés en 2004, qui permettent de favoriser l’innovation dans des secteurs spécialisés, comme c’est le cas pour la Cosmetic Valley, située entre Chartres et Orléans.

Le marché du luxe français se porte très bien. 4 groupes tricolores figurent dans le top 10 des plus grandes entreprises mondiales du secteur. LVMH arrive en tête, puis Kering, 2e, L’Oréal, 5e, ou encore Hermès, à la 9e place.

Mais à côté du très haut de gamme, l’industrie textile est en déclin en France, notamment dans la région historique des Hauts-de-France. En 2021, le textile regroupe encore 2 150 entreprises, qui emploient plus de 60 000 personnes, mais en 30 ans, ses effectifs ont été divisés par 7.

Textile en France

En réalité, l’économie française est aujourd’hui dominée par le secteur des services, qui représente 80% du PIB. Aux côtés des leaders mondiaux dans le domaine de la banque, des assurances ou de la grande distribution, on trouve le tourisme, qui représente 10% du PIB. Le climat océanique hexagonal, si apprécié des touristes, est également favorable à l’agriculture française, qui représente 3,6% du PIB et 5,6% de l’emploi, et fait ainsi de la France la 1re puissance agricole européenne et le 6e exportateur mondial.

Enfin, territorialement, la France a un atout majeur : elle est bien plus vaste que le seul Hexagone, Corse comprise. En plus de ses 5 départements et régions d’outre-mer, avec la Réunion et Mayotte dans l’océan Indien, mais aussi la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, la France est également souveraine sur des collectivités comme St-Pierre-et-Miquelon, St-Barthélémy et St-Martin, mais aussi dans le Pacifique, avec la Polynésie française, Wallis-et-Futuna et bien sûr la Nouvelle-Calédonie qui, en décembre 2021, a voté contre l’indépendance.

A ces territoires, on peut ajouter les zones dédiées à la science que sont les Terres australes et antarctiques française. La France possède ainsi le 2e plus vaste domaine maritime au monde, après les Etats-Unis.

La France dispose donc d’atouts considérables, diplomatiques, militaires, économiques ou scientifiques, qui lui permettent de jouer un rôle important sur la scène internationale, mais cette place est menacée par la montée en puissance de nouveaux acteurs : Chine, Inde, notamment.

Pour continuer de peser dans ce monde multipolaire, la France compte sur l’Union européenne. Regardons!

La France exerce actuellement la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. L’Union est une nécessité pour la France, qui y fait 54% de ses échanges. La présidence Macron a plaidé en 2021 pour une plus grande intégration économique avec le plan de relance post-Covid-19 de 750 milliards d’euros, un mécanisme de soutien historique, rendu possible par l’intensité du dialogue entre Paris et Berlin. La France plaide aussi en faveur d’une Europe autonome au niveau stratégique, en termes technologiques comme militaires.

Voyons justement comment la France se positionne militairement dans le monde! Aux bases situées dans l’Hexagone et en outre-mer s’ajoutent des bases situées en Afrique et aux Emirats arabes unis, ainsi qu’un déploiement maritime en Atlantique Nord, dans le golfe de Guinée et dans l’océan Indien. S’agissant de la marine de guerre, la France se place au 7e rang en termes de tonnage, et elle est l’une des 5 flottes mondiales à disposer d’une dissuasion nucléaire embarquée permanente. En 2020, l’armée française comptait 205 700 personnels militaires, dont 30 000 étaient déployés en opération, avec 400 militaires dans les pays baltes dans le cadre de l’OTAN, 720 casques bleus, notamment au Liban, en RDC ou en République centrafricaine, 600 militaires pour l’opération Chammal en Syrie et en Irak, et 5 100 soldats dans le cadre de Barkhane, répartis entre la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso le Niger et le Tchad.

Un dispositif militaire qui a été revu à la baisse par le président Macron à partir de juillet 2021, avec la fermeture de 3 bases dans le nord du Mali, à Tessalit, Kidal et Tombouctou.

Puis en février 2022, soit 9 ans après le début de l’opération Serval pour repousser les forces djihadistes, Paris a confirmé le désengagement progressif des forces françaises installées au Mali. Car la présence française en Afrique est remise en cause par de nombreux acteurs, qui entendent bien prendre le relais des anciennes puissances coloniales.

Ainsi les Chinois ont des accords militaires avec 6 pays d’Afrique. On peut ajouter à cela les manoeuvres russes, qui ont déployé des mercenaires du groupe Wagner en République centrafricaine, en Libye, au Soudan, au Mozambique, et qui, début 2022, étaient en déploiement au Mali.

En 2021, c’est aussi et surtout dans la zone indo-pacifique que la France veut convaincre qu’elle demeure une puissance mondiale. Face à l’émergence des géants chinois et indien, elle a commencé à se rapprocher de l’Inde et de l’Australie dans les années 2000 pour tenter de construire un axe stratégique Paris-New Dehli-Canberra.

Mais la crise diplomatique déclenchée en septembre 2021 par la création de l’alliance AUKUS entre Washington, Canberra et Londres contre Pékin, et l’annulation du contrat de livraison à l’Australie de 12 sous-marins français a bouleversé la donne régionale et les ambitions de Paris. Car l’Indo-Pacifique abrite 93% de la zone économique exclusive française, et 1,6 million de ressortissants, répartis dans les divers territoires d’outre-mer. Un rapprochement avec l’Inde est toujours envisagé. Dehli a ainsi acquis 36 avions de combat Rafale du groupe Dassault en 2016, pour un montant de 7,87 milliards d’euros, et Paris compte sur le renforcement de partenariats déjà engagés avec le Japon, la Nouvelle-Zélande, le Vietnam ou l’Indonésie pour tirer son épingle du jeu.

La France est sans doute devenue, comme le disait Giscard d’Estaing, « une grande puissance moyenne de rayonnement mondial ». Atouts militaires et diplomatiques, dynamisme économique plus fragile, influence culturelle et linguistique encore bien réelle : la France dispose toujours des attributs de la puissance, mais doit désormais, dans un monde multipolaire, compter sur l’Union européenne et sur le multilatéralisme pour continuer de peser.

Enfin la France a un handicap qui lui est propre : une défiance envers les institutions et une peur de l’avenir bien plus élevée que dans les autres pays européens de niveau économique comparable.

Pour aller plus loin, cet ouvrage collectif, qui revient également sur ce penchant très français pour l’autodénigrement. (voir la biblithèque de ce site)

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Le blé : un enjeu de food power

Bienvenue dans ce nouvel article. Cette photo, datant de 2009, montre Vladimir Poutine visitant une exploitation agricole dans la région de Krasnodar, l’une des plus chaudes de Russie, disposant des terres parmi les plus fertiles du pays. Si Poutine pose dans ce champ, c’est qu’il a fait du blé une arme géopolitique.

Après le « soft power » et ses guerres d’influence via la culture et l’information, voici donc le « food power », l’arme alimentaire. Le blé, céréale essentielle, a de tout temps été un outil de puissance, des Grecs de l’Antiquité aux Allemands du nazisme, sans oublier le plan Marshall des Américains après 1945. Voyons comment le blé contribue à redonner de la puissance à l’ex-URSS. Sortons nos cartes!!!

La production de blé est inégalement répartie sur le globe, restant concentrée dans très peu de pays. 85% de la production mondiale proviennent de 10 puissances, dont les Etats-Unis, la Russie, l’Union européenne, la Chine, situées en majorité dans l’hémisphère Nord.

En parallèle, de nombreux Etats dépendent de leurs importations pour nourrir leurs populations, comme en Afrique du Nord, l’Egypte et l’Algérie, et globalement tout le sud du bassin méditerranéen.

Ce décalage Nord-Sud met le blé au coeur d’enjeux stratégiques majeurs, et ce depuis des siècles, comme nous allons le voir.

Durant l’Antiquité, le blé est déjà essentiel pour les Grecs. La cité d’Athènes, à la puissance navale et commerciale inégalée, connaît un grave problème : la production de blé est insuffisante pour nourrir une population qui atteint 250 000 habitants au Ve siècle av. J.-C. Pour éviter les révoltes, il faut s’approvisionner ailleurs : Sicile, Syrie, Egypte, et pourtours de la mer Noire deviennent les greniers à blé d’Athènes.

Autre exemple parmi ces régimes dont les ambitions de puissance exigent de sécuriser l’approvisionnement en blé : le Troisième Reich. Les nazis ont l’idée de conquérir des terres pour nourrir le peuple et notamment les soldats. L’opération Barbarossa, en 1941, en est l’illustration. En attaquant l’Union soviétique, Hitler vise autant les matières premières que Moscou. Objectif : les mines de charbon du Donbass, mais surtout l’Ukraine et son blé.

Le blé comme socle des Etats pour asseoir leur puissance, c’est aussi ce que raconte l’Amérique de la guerre froide. En 1945, les Etats-Unis sont devenus un géant agricole, grâce à leur plaine céréalière. Ils commencent à exporter leur surplus de blé. Washington comprend vite que le blé peut servir ses intérêts dans la rivalité Est-Ouest naissante. Dans cette lutte d’influence, l’aide alimentaire va servir à freiner l’expansion soviétique. Durant la guerre froide, l’exportation du blé a permis d’accompagner le déploiement militaire américain d’Asie du Sud au Moyen-Orient, et en Europe via le plan Marshall, où l’aide alimentaire renforcera la cohésion des alliés des Etats-Unis. Une réussite qui va pousser l’Europe à redevenir une puissance agricole.

Et la France ? Après la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture est exsangue. Paris doit importer les 2/3 du blé. Le plan Marshall, puis la PAC, politique agricole commune, permettent de rebâtir une agriculture plus moderne et plus productiviste. Dès la fin des Trente Glorieuses, l’autosuffisance est atteinte, grâce à la Beauce, principal grenier à blé. La France devient exportatrice.

Alors, en 2022, où en est le continent européen ? France et Allemagne sont en tête. Avec 13,4 millions de tonnes par an vendues à l’étranger, la France exporte 50% de sa production, en Afrique du Nord et en Chine surtout, étant l’un des rares pays contribuant à la sécurité alimentaire mondiale.

Ce marché du blé est donc dominé par l’Occident depuis 1945. Mais l’Union européenne et les Etats-Unis sont détrônés par la Russie, acteur clé de cette géopolitique du blé.

En moins de 20 ans, la Russie a pris la tête du classement mondial d’exportation de blé. Une 1re place que la Russie doit à ses terres noires du sud-ouest, réinvesties sur le plan agricole après le démantèlement des fermes collectivistes, kolkhozes et sovkhozes. Plus à l’est, avec le changement climatique, le dégel de la Sibérie pourrait élargir la surface agricole russe. Faisant de l’agriculture un atout de puissance, Vladimir Poutine a rêvé de créer une OPEP du blé avec l’Ukraine et le Kazakhstan, pour renforcer leur poids. A eux trois, ils représentent 20% des exportations mondiales de blé. Mais la crise russo-ukrainienne a éloigné cette perspective.

Alors, comment la Russie de Poutine utilise ses exportations de blé pour étendre son influence géopolitique ? Elle exporte son blé notamment en Egypte, en Libye, en Turquie, en Iran, mais aussi en Syrie. En 2016, Poutine a volé au secours de son allié Bachar el-Assad. En plus d’une couverture aérienne, il lui a offert du blé en quantité. Objectif : fournir en pain la population des zones contrôlées par le gouvernement el-Assad.

D’ailleurs, dans la guerre en Syrie, un enjeu majeur est méconnu : le contrôle des terres agricoles. Moins médiatique que l’or noir, le contrôle du blé a été crucial dans l’implantation de l’Etat islamique, dans les régions céréalières du nord-est de la Syrie et du nord de l’Irak. Pour Daech, le blé a été une arme de guerre. En 2015, il lui rapporte 200 millions de dollars, soit 12% du budget de l’organisation terroriste. Derrière le pétrole, qui représente 25% de ses ressources financières.

Restons au Moyen-Orient, jusqu’à l’Afrique du Nord. Avec 30 millions de tonnes par an achetées à l’étranger, c’est la région du monde qui importe le plus de blé. L’Egypte, l’Algérie et le Maroc sont les pays les plus dépendants de ces importations, d’où leur grande vulnérabilité. Ici comme au Moyen-Orient, l’eau est rare, les terres fertiles aussi, et la poussée démographique est forte. De 139 millions d’habitants en 1961 à 500 millions aujourd’hui. Les besoins alimentaires en produits agricoles ont été multipliés par 6 depuis les années 60. Aussi, dans ce Moyen-Orient, le blé agit en détonateur quand il vient à manquer ou que son prix explose. Souvenons-nous des printemps arabes en 2011. En 2010, les prix du blé avaient flambé : près de 300 euros la tonne.

Ceci a joué dans les soulèvements de 2011, en décuplant le rejet de l’autoritarisme et de la corruption des pouvoirs en place. Aujourd’hui, cette région importe majoritairement du blé de Russie.

En Algérie, la France et la Russie se livrent une intense bataille. La France y perd des parts de marché, passant de 5,6 millions en 2019 à 1,85 million de tonnes de blé en 2020, soit une baisse de plus de 60%. Le blé français subit désormais la concurrence des céréales russes, moins chères et de bonne qualité. En diversifiant ses importations, Alger veut s’émanciper de l’ancien colonisateur, qui avait beaucoup augmenté la production de blé à l’époque de l’Algérie française.

Pour terminer, intéressons-nous à la Chine. Avec 130 millions de tonnes par an, c’est le premier producteur mondial de blé. Le projet de puissance de Xi Jinping exige de sécuriser l’approvisionnement alimentaire. Mais cet objectif d’autosuffisance est de plus en plus inatteignable. En cause, l’explosion de consommation de blé des Chinois, dont le régime alimentaire s’est occidentalisé.

Pékin achète des céréales au Canada, à l’Union européenne, à l’Ukraine, ou à la Russie. Cette année, elle a importé 10 millions de tonnes de blé pour nourrir sa population, contribuant à la flambée des cours.

Fin de ce tour du monde du blé, céréale cruciale, devenue arme de « food power ». Le blé intéresse aussi les boursicoteurs, avec un marché volatil. Ainsi, la valeur du blé peut fluctuer du simple au double. Et beaucoup d’agriculteurs surveillent autant leurs champs que la bourse.

L’explosion de la bulle Internet au début du XXIe siècle a poussé le monde de la finance vers des valeurs traditionnelles, comme les céréales. Le blé est entré dans l’économie de marché, pour le meilleur et le pire.

L’article a été préparé à l’aide de « Terres, pouvoirs et conflits » livre de Pierre Blanc. (Disponible sur la bibiothèque de ce site)

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Monde 2022: fragiles démocraties ?

Merci de vous retrouver sur cette page pour cet article concernant la démocratie. Démarrons avec cette image du 1er mars 2022, les eurodéputés n’oublieront pas l’intervention poignante en visioconférence de Volodymyr Zelensky le dirigeant ukrainien rappelant aux européens quelques jours après le début de l’offensive russe sur l’Ukraine qu’il s’agissait d’une guerre pour défendre la démocratie, le droit, les libertés, une guerre qui par conséquent devrait concerner est impliquer le monde entier.

Alors bien sûr avant que ne démarre cette guerre, on ne pouvait pas dire de la démocratie ukrainienne qu’elle était une démocratie parfaite à cause du maintien de certaines élites de l’ancien régime et de la corruption mais cette démocratie ukrainienne en devenir constituait déjà malgré tout un modèle alternatif précieux aux portes de la russie autocratique de Vladimir Poutine.

Alors précisément, on a voulu tenter un état des lieux de la démocratie dans le monde: face aux autocrates que pèsent les démocrates? pourquoi l’enjeu démocratique est il un enjeu crucial du monde qui vient ?

Sortons nos cartes …

En 2021 dans le monde selon the Economist Intelligence Unit on recense:

  • 21 démocratie véritable: Canada Islande Norvège Suède ou Finlande.
  • 53 démocraties défectueuses. Cette catégorie englobant des pays très différents, certains habituellement considérés comme véritablement démocratiques exemple le Portugal pénalisé par son faible taux d’adhésion à des partis (syndicats ou associations) ou encore par son fort taux d’abstention aux élections. Cette catégorie comprend aussi à l’autre bout du spectre des pays tels la Hongrie avec la démocratie illibérale de Viktor Orban qui impose un renforcement de l’état et une diminution des libertés.
  • 34 trente quatre régimes dits hybrides qui partagent certaines caractéristiques avec les démocraties comme les élections mais bafouent l’état de droit et les libertés individuelles.
  • 59 régimes autoritaires parmi lesquels la Russie où il n’y a pas d’opposition et où Vladimir Poutine a fait changer la constitution de façon à pouvoir se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036. Depuis la guerre en ukraine, le terme de dictature est de nouveau utilisé pour qualifier l’état poutinien.

L’évolution de ces chiffres montre un vrai recul de la démocratie. Ainsi nous sommes passés de 8,4% de la population mondiale vivant dans des démocraties véritable en 2020 à 6,4% seulement 2021 est. Désormais 54,3 % de la population mondiale soit plus de la moitié de l’humanité vit dans des régimes autoritaires ou hybrides.

Nous vivons donc un moment de vulnérabilité démocratique après plusieurs décennies d’ascension de ce modèle. En effet, en remontant à la seconde guerre mondiale, on voit que celle ci marque en occident la victoire des démocraties contre le nazisme, un élan qui se poursuit dans la seconde moitié du 20e siècle d’abord en europe, Portugal et Grèce Espagne, les régimes autoritaires s’effondrent laissant place à des démocraties. Ensuite en Amérique du Sud, Argentine, Uruguay, Brésil puis en Asie, Philippines, Corée du Sud. Le modèle démocratique semble triompher entre 1988 et 1991 avec la fin de l’URSS: la constitution de nouveaux états en europe centrale et orientale qui adoptent pour la plupart les valeurs démocratiques de l’Union Européenne.

Toutefois les interventions américaines en 2001 en Afghanistan et en 2003 en Irak vont marquer l’échec de l’implantation de la démocratie par la force.

Autre désillusion démocratique: les printemps arabes. Si la chute de certains dictateurs tels Ben Ali en Tunisie, Kadhafi en Libye ou Moubarak en Egypte créé dans un premier temps l’espoir d’un événement démocratique, celui ci va être brisé par l’évolution politique de la région y compris en Tunisie après une première phase prometteuse de démocratisation.

Ce début de XXIème siècle marque donc l’arrêt de l’expansion des démocraties trente ans après leur triomphe marquée par la chute du mur de Berlin. Elles sont même dans une situation périlleuse d’une part à l’extérieur les tensions avec les régimes autoritaires ne sont pas sans rappeler la guerre froide, d’autre part le démocratie subissent des tensions intérieures et c’est ce qu’on va voir maintenant.

Car les démocraties sont par essence ouvertes à la contradiction, du coup elles peuvent être l’objet de critiques et de faiblesses. A cela s’ajoute le fait que les démocraties occidentales ont été fragilisées par un double mouvement de mondialisation et de désindustrialisation générateur d’un sentiment de déclin et de défiance populaire.

Regardez en France cette carte de 2013 qui présente un indice d’inégalités élaborée à partir de données compilant à parts égales chômage, pauvreté, absence de diplôme et familles monoparentales:

Regardez! Les zones en plus grande difficulé correspondent à celles du vote FN lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2012.

Toujours en France, la défiance des peuples se manifeste aussi par l’abstention, laquelle contribue à fragiliser la démocratie.

En juin 2021, l’abstention lors des élections régionales atteint plus de 65%. A cela s’ajoute un sondage réalisé en octobre 2021 dans lequel 72% des français estiment que leur opinion n’est pas pris en compte par les dirigeants politiques. Ainsi, le mouvement des gilets jaunes en avait déjà été une illustration. La montée des extrêmes lors de l’élection présidentielle de 2022 en est une autre.

Cette radicalisation du débat public entraîne une légitimation croissante de la violence comme expression politique.

Le point culminant de cette violence à lui aux états unis avec l’invasion du Capitole le 6 janvier 2021 par les partisans de Donald Trump qui contestent l’élection de Joe Biden provoquant la mort de cinq personnes.

Les démocraties sont également menacées de l’intérieur par un risque de morcellement qui peut être le fait de mouvements séparatistes, d’ennemitié entre communautés religieuses ou de tensions autour de revendications communautaristes. Ainsi en Espagne, la volonté de sécession de la région catalogne a créé une crise institutionnelle autour de la question de la légalité d’un référendum d’autodétermination sans l’accord du reste du pays.

Evoquons maintenant un autre risque pour les démocraties: les circonstances exceptionnelles. Ainsi les attentats terroristes comme en France en 2015 ou plus récemment l’épidémie du Covid 19 dans le monde.

Dans ces situations, les gouvernements font face à une tension entre une demande impérieuse de sécurité et le respect des libertés. Une pandémie qui a aussi montré la rapidité avec laquelle les fake news et les théories complotistes se propagent par les réseaux sociaux, un phénomène d’autant plus inquiétant que ces réseaux sont une importante source d’information. Ainsi dans des pays comme le Chili, l’Argentine, la Grèce ou la Bulgarie, plus de 65 % des adultes s’informent sur ces réseaux.

Pourtant il existe un exemple positif d’intégration du numérique dans la vie démocratique, c’est celui de Taïwan. En effet, les 23,5 millions d’habitants peuvent interagir avec le gouvernement et l’administration par l’intermédiaire d’un portail officiel mis en place par le National Development Council non seulement pour les démarches administratives mais aussi pour se renseigner ou réagir à propos des lois en discussion ou en application et la gestion de la pandémie avec ces outils est souvent mise en avant comme un exemple de collaboration entre le gouvernement et la population. Malgré les lourdes menaces que la Chine fait peser sur l’île c’est un véritable laboratoire de la démocratie directe.

Regardons à présent les tensions externes: des tensions entre démocratie et régimes autoritaires qui ne sont pas sans rappeler la guerre froide. Toutefois il existe une différence majeure avec cette période à quelques exceptions près: ces nouveaux régimes autoritaires entendent participer à la mondialisation économique. Le meilleur exemple est celui de la Chine dont la montée en puissance a été accélérée par son entrée le 11 décembre 2001 dans l’Organisation Mondiale du Commerce.

Avec la Chine, le dogme occidental selon lequel la mondialisation économique conduite in fine à la mondialisation du modèle démocratique trouve ses limites. Le régime chinois reposant sur un parti unique, une absence de contre-pouvoir, une presse de propagande, des arrestations arbitraires et des camps de concentration pour les minorité ouïghoures. Par ailleurs, depuis 2013 et le lancement des nouvelles routes de la soie, la chine essaie aussi de diffuser ses valeurs notamment en Europe de l’Est.

Sur un plan économique tout d’abord, sa main mise passe bien sûr par les investissements dans les infrastructures mais la Chine détient aussi une bonne part de la dette de ces pays avec en 2018 20 % de celle de la Macédoine du Nord et 40 % de celle du Monténégro.

Sur un plan politique, Pékin met aussi en avant l’inefficacité de la démocratie européenne à ses yeux et la force de son modèle autoritaire censé assurer ordre et prospérité.

Par ailleurs, le 21e siècle offre aux régimes autoritaires une nouvelle arme: les nouvelles technologies. Grâce à elles, il est plus facile que jamais de s’immiscer dans les affaires des démocraties qui sont par nature plus ouvertes, de les espionner, d’en perturber le fonctionnement par le piratage informatique ou la production massive de fausses informations. Ainsi, selon le ‘Digital Defence Report’ entre juillet 2020 et juin 2021, parmi toutes les cyber attaques liées à des états, 58 % provenaient de la Russie et de fait, en février 2022 l’Ukraine a accusé la Russie de cyber attaques contre des sites militaires officielles et deux banques publics, celles ci ont eu lieu avant l’invasion russe.

Arrêtons-nous d’ailleurs pour terminer sur cette guerre toujours en cours depuis fin février 2022 et qui se joue aussi sur la défense de la démocratie et du respect du droit international.

L’assemblée générale de l’ONU a adopté le 2 mars 2022 une résolution pour sanctionner le recours à la force de la Russie contre l’Ukraine, résolution approuvée massivement par 141 pays, les cinq qui se sont opposées sont la Russie la Biélorussie la Corée du Nord l’Erythrée et la Syrie soit 5 dictatures, trente cinq se sont abstenus dont la Chine et l’on retrouve parmi ces abstentionnistes un certain nombre de régimes que notre carte de départ ne rangeait pas dans la catégorie des démocraties.

On l’aura compris, dans le monde des années 2020 la démocratie est menacée par des régimes autocratiques qui diffusent leurs modèles par tous les moyens militaires économiques numériques.

La guerre en Ukraine a réveillé les démocraties occidentales, dirigeants et nous autres citoyens qui avons parfois tendance à oublier ce que rappelait si bien l’ex-président tchécoslovaque Vaclav Havel dans son discours à la nation le 1er janvier 1990:

« Le meilleur gouvernement, le meilleur parlement et le meilleur président ne peuvent pas à eux seuls faire grand chose. La liberté, la démocratie, cela signifie d’abord et avant tout la participation et la responsabilité de tous »

Vous trouverez de nombreuses publications consacrées aux nouvelles pratiques démocratiques sur le site des chercheurs du think tank Terra Nova (tnova.fr)